Petite histoire des anagrammes
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Un mot se cache dans d'autres lettres. Ce jeu-là est très, très ancien.
Le mot lui-même raconte déjà quelque chose : « anagramme » vient du grec aná, « en arrière, en sens contraire », et grámma, « lettre ». Un « renversement de lettres », autrement dit : on prend les lettres d'un mot ou d'une phrase, on les remet dans un autre ordre, et un nouveau mot apparaît.
Un poète à la cour d'Alexandrie
La tradition fait remonter l'art de l'anagramme au poète grec Lycophron, au IIIe siècle avant notre ère, à la cour de Ptolémée II à Alexandrie. On raconte qu'il savait glisser des compliments dans les noms de ses protecteurs : Ptolemaios (Ptolémée) devenait apo melitos, « fait de miel », et Arsinoé, le nom de la reine, ion Hèras, « la violette d'Héra ». Les lettres grecques, elles, tombent juste.
Une précision d'historien, tout de même : cette histoire ne nous est connue que par un récit de Jean Tzétzès, qui écrit au XIIe siècle, soit plus de quatorze siècles plus tard. On ne peut donc pas affirmer que Lycophron en est l'inventeur. Disons que c'est la première histoire d'anagramme que l'on nous raconte.
Des noms qui cachent un sens
Dans la tradition juive, on a très tôt utilisé les anagrammes pour interpréter les textes sacrés : dans la littérature du Talmud et du Midrash d'abord, puis chez les kabbalistes, qui appellent cela la temurah. Au Moyen Âge, le jeu se répand en Europe : on le retrouve par exemple chez le poète et compositeur Guillaume de Machaut. Les anagrammes latines ont été jugées spirituelles pendant des siècles, et elles ont connu une vogue immense à l'époque moderne, surtout en Allemagne.
Quand les astronomes s'y mettent
Au XVIIe siècle, l'anagramme trouve un emploi inattendu : prendre date. Un savant qui venait de faire une découverte n'était pas prêt à la publier. Il en cachait donc l'annonce dans un mélange de lettres, qu'il envoyait à ses collègues : plus tard, il suffirait de montrer que le message disait bien la découverte. C'était le cachet de la poste de l'époque.
En 1610, Galilée envoie ainsi à Kepler et à d'autres correspondants la suite de lettres smaismrmilmepoetaleumibunenugttauiras. Remise dans l'ordre, elle donne une phrase en latin : Altissimum planetam tergeminum observavi, « j'ai observé que la plus lointaine des planètes a une forme triple ». Avec sa lunette, il croit voir Saturne flanquée de deux petits compagnons, sans comprendre ce qu'ils sont. Il a aussi caché de cette façon sa découverte des phases de Vénus.
Le mystère n'est résolu qu'au milieu du siècle. En 1656, Christiaan Huygens, avec une meilleure lunette, publie lui aussi une anagramme de 62 lettres. Trois ans plus tard, une fois ses observations confirmées, il la dévoile : Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohaerente, ad eclipticam inclinato, « Saturne est entourée d'un anneau mince, plat, qui ne touche nulle part, incliné sur l'écliptique ». Les deux « compagnons » de Galilée étaient les bords d'un anneau.
L'Anglais Robert Hooke a fait de même pour la loi qui porte son nom, celle des ressorts. Il l'énonce en 1676 sous la forme ceiiinosssttuv, et publie la solution en 1678 : ut tensio, sic vis, « telle l'extension, telle la force ». Il explique qu'il la connaissait depuis 1660. Quatorze lettres, et une loi de la physique que l'on enseigne toujours.
Voltaire, ou Arouet le jeune
L'anagramme la plus célèbre de la littérature française est peut-être un nom d'auteur. François-Marie Arouet adopte le nom de Voltaire en 1718, après un séjour à la Bastille. On l'explique souvent ainsi : AROVET L.I., soit « Arouet » écrit à la latine (avec un V à la place du U), suivi des initiales de « le jeune » (avec un I à la place du J). Rangez ces huit lettres autrement, et elles donnent VOLTAIRE.
Mais attention : personne ne sait avec certitude d'où vient ce nom. D'autres pistes ont été avancées, comme l'inversion des syllabes d'Airvault, une petite ville proche du village de sa famille. L'anagramme est la plus jolie des hypothèses, pas une preuve.
Saussure et les mots sous les mots
Le linguiste genevois Ferdinand de Saussure est surtout connu pour son Cours de linguistique générale. Mais entre 1906 et 1909 environ, il a rempli de nombreux cahiers d'une autre recherche, plus étrange. En étudiant les vers latins les plus anciens, il se demande si les poètes ne cachaient pas, dans les sons de leurs vers, un mot-thème, souvent un nom de dieu ou de héros. L'idée n'est pas de mélanger des lettres, mais de retrouver des sons dispersés.
Ces cahiers sont restés inédits jusqu'à ce que Jean Starobinski en publie des extraits dans les années 1960, puis un livre en 1971, Les mots sous les mots. Lui-même souligne que la méthode est fragile : à force de chercher, on peut trouver des mots cachés partout. Que ce soit une intuition de génie ou un mirage, ces cahiers montrent à quel point l'idée d'un mot caché dans d'autres mots fascine.
Et aujourd'hui ?
Plus de deux mille ans de mots cachés plus tard, le plaisir est resté le même : regarder des lettres en désordre, hésiter, puis voir le mot apparaître d'un coup. C'est exactement ce que propose Anagramme Français. Vous pouvez même essayer cinq mots tout de suite, sans rien installer.
Pour en savoir plus
- Anagramme, Wikipédia : définition, types d'anagrammes et historique de la notion.
- Anagram, Wikipedia (en anglais) : Lycophron et Tzétzès, Machaut, la temurah, les anagrammes de Galilée, Huygens et Hooke.
- Rings of Saturn, Wikipedia (en anglais) : l'observation de Galilée et la découverte de l'anneau par Huygens.
- Galileo's Anagrams and the Moons of Mars, MathPages (en anglais) : le récit des anagrammes de Galilée et de la réaction de Kepler.
- Hooke's law, Wikipedia (en anglais) : la loi de Hooke, son anagramme de 1676 et sa solution de 1678.
- Voltaire, Wikipédia : l'origine incertaine de son nom.
- Ferdinand de Saussure, Wikipédia : la section sur les anagrammes (hypogrammes).
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